LA TOUPIE (texte lu lors de l'inauguration)

Mes amis savent que je suis sur le point d’acquérir un local destiné à me servir de « galerie privée »,
éventuellement aussi ouvert à d’autres et d’autres activités, à inventer.
Un soir, au moment de m’endormir, puis, la même nuit, après le réveil, je me suis dit que, ce local, il faudrait le nommer.
Lui associer mon propre nom (propre) n’y suffirait pas.
À ce sujet, je repasse par Lacan, lequel martela, au moins pendant un certain temps,
que nul n’est maître du langage et de la langue, que nous sommes pris, dès avant notre naissance,
dans des signifiants qui nous déterminent, etc. Au nom de cette « éthique »-là,
j’ai toujours regardé avec méfiance les artistes, écrivains, poètes, etc.,
qui éprouvent le besoin de se re-baptiser, de se redonner un nom de leur invention,
comme s’il voulaient par là et prétendaient se rendre en quelque sorte « maîtres » de leur propre désir.
Mais, depuis quelque tempsentral dans un texte récent intitulé « U-topie ».
Cette nuit-là, donc, je me dis qu’il serait temps d’inventer un nom.
Non pas de me donner un nouveau nom, mais de donner un nom inédit à ce lieu.
Me vient d’abord Der Bau, mot allemand qui signifie « la construction », qui peut faire penser, d’une part,
à Bauhaus, et qui est, d’autre part, le titre d’un récit de Kaf, mes vues sur ce sujet évoluent.
Je fais un usage récurrent de l’adjectif « performatif » ;
et je lui ai même conféré un rôle cka où il signifie, plus spécifiquement, « le terrier ».
(La moitié de la surface de mon local sera située en sous-sol.)
Mais des objections se présentent aussitôt : qui, en francophonie,
ira détecter toutes ces connotations cachées ?
Qui associera quoi que ce soit avec ce signifiant-là ?
Et comment sonnera-t-il, prononcé n’importe comment ?
Je repense alors au texte auquel je viens de me référer, et que j’avais intitulé « U-topie ».
Le lecteur qui ne le connaîtrait pas est prié d’aller le lire s’il veuie » la dimension spatiale, d’ailleurs obvie ;
et je risquais alors que l’essentiel en l’affaire était sans doute d’inventer une place.
Dès lors, il va devenir évident que le lieu sis 19, rue Théodore Deck sera quelque chose comme « mon » u-topie,
et qu’il s’agirait, par léger déplacement, d’inventer un nom pour ce lieu donné. Le bapt bien comprendre la portée de ce qui va suivre.
J’y faisais ressortir dans le signifiant « utoptiser « U-topie » serait trop bête, trop simple, trop redondant, circulaire.
Me vient alors le mot « toupie », anagramme plaisante d’« utopie ». Où l’on retrouve d’ailleurs le « cercle », mais autrement. Il se trouve que Kafka, encore,
a écrit un bref apologue, d’une demi-page, intitulé « La toupie ». Je le traduirai, l’afficherai peut-être dans le local.
Dans le vocable allemand correspondant – Kreisel – on entend d’ailleurs le mot « cercle » (Kreis).
Le texte de Kafka, que j’ai relu aujourd’hui, n’a rien à voir avec tout ce que je viens d’écrire.
Mais le plus intéressant dans un cercle, n’est-ce pas toujours ses tangentes ?
En tout cas, que, dans « La Toupie », on circule, ça circule. Une toupie n’est-elle pas d’ailleurs
un objet qui repose sur une pointe – stylo, pinceau ou burin ? – et qui ne tient debout que dans la mesure où il tourne, sur lui-même.
Mais l’on sait aussi que, tournant sur lui-même, il lui arrive,
de temps à autre, de partir inopinément dans des directions imprévues, selon des trajectoires imprévisibles.